Thomas d'Aquin - Le concept

 

« Une notion, au sens où on l’entend ici, n’est rien d’autre que ce que saisit l’intellect de la signification d’un nom : en ce qui concerne les choses définissables, c’est la définition même de la chose, selon Aristote au 4ème livre de la Métaphysique, texte 11 : La définition est la notion que signifie le nom. (…)

La notion de qualité est ce que signifie le terme qualité, à savoir ce de quoi la qualité tient d’être qualité. (…)

Il est donc clair que la notion de la sagesse qui est attribuée à Dieu est ce que l’intellect conçoit de la signification de ce terme, bien que la sagesse divine ne puisse être définie.

Le terme notion ne signifie toutefois pas la conception elle-même, car celle-ci est signifiée par le nom de la chose ; il signifie la visée de cette conception (intentionem hujus conceptionis), tout comme le terme définition, ainsi que les autres noms de seconde imposition. (…)

La notion (…) est dite inhérente à la chose, dans la mesure où il y a dans la chose en dehors de l’âme quelque chose qui correspond à la conception de celle-ci, à la manière dont un signifié correspond à son signe.

Dans certains cas, ce que conçoit l’intellect est une similitude de la chose existant en dehors de l’âme, comme ce qu’il conçoit à propos du nom d’homme ; pareille conception de l’intellect a sans médiation son fondement dans la chose, dans la mesure où la chose elle-même, de par sa conformité à l’intellect, rend celui-ci vrai, et fait que le nom qui signifie cet acte d’intelligence (illum intellectum) s’entend au sens propre de la chose.

Dans d’autres cas néanmoins, ce que signifie le nom n’est pas une similitude de la chose existant en dehors de l’âme, mais c’est quelque chose qui s’ensuit de la manière dont on en a l’intelligence ; tels sont les concepts inventés par notre intellect (intentiones quas intellectus noster adinvenit). (…)

La notion est dite inhérente à la chose dans la mesure où le signifié du nom, qui se trouve être une notion, lui est inhérent, ce qui arrive proprement lorsque l’acte intellectuel de conception est une similitude de la chose » (Sur le 1er livre des Sentences, dist. 2, q.1, a.3 – 1254-1256).

« … les notions liées aux noms, qui s’ensuivent de l’acte de concevoir ce qui est conçu (conceptiones intellectuum) » (La puissance, q.7, a.6 – 1259-1263).

« C’est de deux manières que quelque chose correspond au concept (intellectui) dans la réalité. Immédiatement d’abord, dans le cas où l’intellect conçoit la forme d’une chose quelconque existant en dehors de l’âme, tels un homme ou une pierre. Médiatement ensuite, dans le cas où quelque chose s’ensuit de l’acte d’intellection, et que l’intellect le considère en réfléchissant sur lui-même. Il y a par suite une correspondance médiate entre la chose et cette considération de l’intellect, moyennant l’intelligence de la chose. (…) (ibid., q.1, a.1, ad 10m).

« Du fait que l’intellect réfléchit sur lui-même, tout comme il conçoit (intelligit) les choses existant hors de l’âme, de même il conçoit qu’il les conçoit. Pour autant, de même qu’il y a un acte intellectuel de conception, c’est-à-dire une notion, auxquels correspond la chose même qui existe en dehors de l’âme, de même il y a une conception ou notion à laquelle correspond la chose conçue en tant que telle. Ainsi à la notion ou conception de l’homme correspond une réalité en dehors de l’âme ; mais à la notion ou conception du genre ou de l’espèce ne correspond qu’une réalité conçue » (ibid., q.7, a.6).

« Toutes les notions [des perfections divines] sont dans notre intellect comme dans leur sujet ; mais elles sont en Dieu comme dans la racine qui donne à ces conceptions leur vérité » (ibid.).

« Selon Augustin au 15ème livre sur La Trinité, la parole intérieure (verbum cordis) implique quelque chose qui vient de l’esprit (mente), c’est-à-dire de l’intellect. Or quelque chose provient de l’intellect dans la mesure où cela est un résultat de son opération.

L’intellect opère en fait doublement. (…) La première de ses opérations s’appelle intelligence des indivisibles : c’est par elle que l’intellect forme en lui-même la définition ou le concept de quelque chose de simple (incomplexi). La seconde opération consiste pour l’intellect à composer et à diviser, soit à former un énoncé. L’un et l’autre résultats de l’opération intellectuelle s’appelle parole intérieure, le premier étant signifié par un terme simple, le second par le discours (orationem). Or il est clair que toute opération de l’intellect provient de lui en tant qu’il est activé (factus est in actu) par une forme intelligible (speciem intelligibilem), car rien ne peut opérer sans être en acte. Il faut en conséquence que la forme intelligible qui est le principe de l’opération intellectuelle diffère de la parole intérieure qui est formée par l’opération de l’intellect ; ladite parole peut  néanmoins être elle-même appelée information (forma) ou forme (species) intelligible, en tant qu’elle est formée par l’intellect, dans la mesure où une forme artificielle inventée par l’intellect est appelée forme intelligible » (5ème quodlibétale, a.9 – 1271).

« Il y a quatre choses auxquelles celui qui fait acte d’intellection peut se trouver rapporté par son acte : la chose qu’il conçoit (quae intelligitur), la forme (speciem) intelligible qui l’active, son acte d’intellection (suum intelligere), et la conception de son intellect (conceptionem intellectus). Cette dernière diffère des trois choses précédentes.

De la chose conçue, parce que celle-ci est parfois extérieure à l’intellect, tandis qu’une conception intellectuelle n’est nulle part ailleurs que dans l’intellect. De plus, la conception intellectuelle se rapporte à la chose conçue comme à sa fin : si en effet l’intellect forme en lui-même le concept (conceptio) d’une chose, c’est afin de connaître la chose conçue.

Elle diffère aussi de la forme intelligible : car la forme intelligible qui active l’intellect est considérée comme le principe de l’action de l’intellect, puisque tout ce qui agit le fait selon qu’il est en acte, et qu’il est rendu tel par une forme, laquelle doit être le principe de l’action.

Elle diffère enfin de l’action de l’intellect, car ladite conception est envisagée comme le terme de l’action, comme si elle était un résultat de celle-ci. L’intellect forme en effet par son opération une définition de la chose, voire une proposition affirmative ou négative. C’est cette conception intellectuelle en nous qui est appelée proprement parole : c’est là en effet ce qui est signifié par la parole extérieure. Car la voix extérieure ne signifie ni l’intellect lui-même, ni la forme intelligible, ni l’acte d’intellection, mais la conception intellectuelle au moyen de laquelle elle se rapporte à la chose. Une conception ou une parole de cette sorte, moyennant laquelle notre intellect conçoit une chose distincte de lui, a son origine dans une autre chose, qu’elle représente, même si elle a son origine dans l’intellect, moyennant son acte, et qu’elle est une similitude de la chose conçue. Mais lorsque l’intellect se conçoit lui-même, ladite parole ou conception est un rejeton et une similitude du même, à savoir de l’intellect se concevant lui-même. Et cela vient de ce qu’un effet est formellement semblable à sa cause : or la forme de l’intellect est la chose conçue (res intellecta). Par conséquent, la parole qui provient de l’intellect est une similitude de la réalité conçue, que celle-ci soit identique à l’intellect, ou autre que lui. Or une telle parole de notre intellect est assurément extrinsèque par rapport à l’être même de l’intellect (ab esse ipsius intellectus) – car il ne fait pas partie de son essence, mais en est comme une affection (passio). Néanmoins, elle n’est pas extrinsèque par rapport à l’acte même d’intellection de l’intellect, du fait que celui-ci ne peut s’achever sans ladite parole » (La puissance, q.8, a.1).

« Il y a deux aspects de l’acte par lequel l’intellect conçoit (intelligit) quelque chose. D’une part, formellement : sous cet aspect, c’est par la forme intelligible qui l’active qu’il le fait. D’autre part, c’est comme par un instrument dont il se sert pour concevoir une autre chose, et sous cet aspect, c’est au moyen d’une parole que l’intellect conçoit, car il forme une parole afin de concevoir une chose » (5ème quodlibétale, a.9, ad 1m).

« La parole est toujours une notion et une similitude de la chose conçue » (Sur Jean 1, 1)

« La parole conçue intérieurement est une notion et une similitude de la chose conçue » (Somme contre les Gentils, IV, 11).

« Ce qui est par soi objet d’intellection (per se intellectum) n’est pas la chose dont une connaissance est donnée par son moyen, car cette chose est parfois conçue d’une manière seulement potentielle, et se trouve en dehors de celui qui fait acte d’intellection – c’est ainsi que l’homme conçoit les choses matérielles telles qu’une pierre, un animal, et d’autres de même sorte –, alors qu’au contraire l’intellect est nécessairement inhérent à l’être intelligent, et ne fait qu’un avec lui. Le concept (intellectum) n’est pas non plus par soi une similitude de la chose conçue, par laquelle l’intellect se trouve informé en vue de l’intellection. (…) La similitude en question se rapporte à l’acte d’intellection comme son principe, (…) et non pas comme son terme. Par conséquent, ce qui est en premier et par soi objet d’intellection, c’est ce que l’intellect fait naître (concipit) en lui-même quant à la chose conçue (intellecta), qu’il s’agisse d’une définition ou d’un énoncé, lesquels sont présentées comme deux opérations de l’intellect au 3ème livre du traité De l’âme. Ce fruit (conceptum) de l’intellect est appelé parole intérieure, car c’est ce qui est signifié par la voix. La voix extérieure, en effet, ne signifie pas l’intellect lui-même, ou la forme intelligible qui est la sienne, voire son acte même d’intellection, mais le fruit conçu par l’intellect au moyen duquel il signifie la chose, comme lorsque l’on dit homme, ou : l’homme est un animal. (…) Pour notre intellect, c’est autre chose que de faire acte d’intellection et d’exister. C’est pourquoi la parole engendrée (conceptum) dans notre intellect, du fait qu’elle provient de l’intellect en tant que tel, ne fait pas naturellement qu’un avec lui, mais seulement dans son acte d’intellection » (La puissance, q.9, a.5).

« La réalité extérieure que nous concevons ne se trouve pas (non existit) dans notre intellect d’une manière conforme à sa nature propre, mais il faut que sa forme (species) soit dans notre intellect pour le mettre en acte d’intellection. Une fois en acte moyennant une telle forme (speciem), il conçoit la chose même par une information appropriée (per propriam formam). (…) L’acte même d’intellection demeure dans l’être intelligent en ce qu’il se rapporte à la chose qu’il conçoit, du fait que ladite forme (species), qui est, à titre d’information (forma) le principe de l’opération intellectuelle, est une similitude de cette chose. (…) L’intellect, informé (formatus) par la forme (speciem) de la chose forme, (format) en lui-même une visée de la chose conçue (intentionem rei intellectae), qui est la notion de celle-ci, signifiée par sa définition. (…) Cette visée intellectuelle, du fait qu’elle est comme le terme de l’acte d’intellection (intelligibilis operationis), est autre chose que la forme intelligible (specie intelligibili) qui active l’intellect, et qu’il faut considérer comme le principe de l’acte d’intellection, quoique l’une et l’autre soient une similitude de la chose conçue. Car, du fait que la forme intelligible qui informe l’intellect (species intelligibilis quae est forma intellectus) est une similitude de la réalité extérieure, il s’ensuit que l’intellect produit une similitude intentionnelle de cette chose (intentionem formet illius rei similem), puisque toute chose opère conformément à ce qu’elle est. Et du fait que la visée intellectuelle (intentio intellecta) est à l’image d’une réalité, il s’ensuit que l’intellect conçoit celle-ci en produisant cette visée » (Somme contre les Gentils, I, 53 – 1258-1260).

« J’appelle visée intellectuelle ce que l’intellect fait naître (concipit) en lui-même quant à la chose qu’il conçoit. Elle n’est en nous ni la chose même qui est conçue, ni la substance même de l’intellect, mais elle est une similitude engendrée par l’intellect de la chose qu’il conçoit, et que signifient les paroles extérieures. De là vient que cette visée est appelée parole intérieure, laquelle est signifiée par la parole extérieure. Que ladite visée ne soit pas en nous la réalité qui est conçue, on le voit à ce que autre chose est de concevoir une chose, autre chose de concevoir la visée intellectuelle elle-même, ce que fait l’intellect quand il réfléchit sur son opération. C’est pourquoi ce sont des sciences diverses qui traitent d’une part des réalités, et d’autre part de la manière dont l’intellect les vise. Et ce qui montre que la visée intellectuelle n’est pas en nous l’intellect lui-même, c’est que l’être (esse) de cette visée consiste dans l’intellection elle-même, ce qui n’est pas le cas de l’être de notre intellect, qui ne se confond pas avec son acte d’intellection. (…) L’être de la parole engendrée intérieurement, autrement dit de la visée intellectuelle, n’est autre que le fait d’être en elle-même un acte d’intellection (esse autem verbi interius concepti sive intentionis intellectae est ipsum suum intelligi). (…) Lorsque notre intellect se conçoit lui-même, autre chose est son être (esse), et autre son acte d’intellection (ipsum ejus intelligere). Car la substance de l’intellect n’était qu’en puissance d’intellection avant de l’être en acte. Il s’ensuit donc qu’autre est l’être de la visée intellectuelle, autre celui de l’intellect lui-même, puisque l’être de la visée intellectuelle consiste en ce qu’elle est en elle-même un acte d’intellection (ipsum intelligi). Il faut donc qu’en l’homme qui se conçoit lui-même la parole engendrée intérieurement ne soit pas un homme véritable ayant une existence humaine naturelle, mais un homme seulement conçu, à la manière d’une similitude de l’homme véritable saisie par l’intellect. (…) En faisant acte d’intellection, l’intellect engendre et produit une visée ou notion intellectuelle, qui est une parole intérieure » (Somme contre les Gentils, IV, 11).

« La parole de notre intellect (…) est ce à quoi se termine l’opération de notre intellect, à savoir l’objet même d’intellection que l’on appelle concept (conceptio intellectus), qu’il s’agisse d’une conception signifiable par un mot simple, ce qui est le cas lorsque l’intellect produit (format) les quiddités des choses, ou que ce soit par une parole complexe, ce qui arrive lorsque l’intellect compose et divise. Or tout ce qui est en nous objet d’intellection est en nous en provenance d’autre chose, soit à la manière dont les conclusions que l’on conçoit proviennent des principes, soit la manière dont les quiddités conçues des choses dérivées proviennent de celles des choses antérieures, soit au moins à la manière dont une conception actuelle provient d’une connaissance habituelle. Cela est universellement vrai de tout ce que nous concevons, que ce soit par essence ou par similitude. Car la conception même est un effet de l’acte d’intellection. C’est pourquoi même quand l’esprit (mens) se conçoit lui-même, sa conception n’est pas l’esprit lui-même, mais quelque chose qui est issu (expressum) de la connaissance de l’esprit » (La vérité, q.4, a.2 – 1256-1259).

« Une conception intellectuelle est intermédiaire entre l’intellect et la chose qu’il conçoit, parce que c’est par son moyen que l’opération de l’intellect atteint la chose. Pour autant, la conception de l’intellect n’est pas seulement ce qui est conçu, mais aussi ce par quoi une chose est conçue, de telle sorte qu’on puisse dire que ce qui est conçu est tout à la fois la chose elle-même et la conception de l’intellect » (ibid., ad 3m).

« La parole intérieure est cela même qui est intérieurement conçu, (…) autrement dit ce qui est actuellement considéré au moyen de l’intellect » (ibid., q.4, a.1).

« La parole intérieure a une priorité sur la parole extérieure eu égard à la notion de signification » (ibid., ad 7m).

« La parole intérieure signifie tout ce qui peut être conçu, que ce soit par essence ou par similitude » (ibid., ad 9m).

« C’est avant tout et principalement le concept intérieur à l’esprit qui est appelé parole. [Selon Jean de Damas], ‘‘on appelle parole le mouvement naturel de l’intellect, selon lequel il se meut,  conçoit, et pense, à la manière d’une lumière et d’un rayonnement (sicut lux et splendor)’’. C’est de manière figurative que l’on appelle parole ce qui est signifié ou effectué verbalement » (Somme de théologie, Ia, q.34, a.1 – 1266-1268).

« Lorsque l’on dit que la parole est une connaissance, (…) on entend celle-ci (…) au sens de ce que l’intellect conçoit en connaissant » (ibid., ad 2m).

« Dire [et] concevoir (…) sont choses différentes. Car concevoir implique seulement un rapport de l’être qui conçoit à la chose conçue (intellectam), ce qui n’implique aucune notion d’origine, mais seulement la communication d’une forme (informatio) à notre intellect, dans la mesure où notre intellect est activé par la forme (formam) de la chose conçue. (…) Dire, en revanche, implique principalement un rapport à la parole conçue : car ce n’est rien d’autre que de proférer une parole. Et, par l’intermédiaire de celle-ci, cela implique un rapport à la chose conçue, qui est manifestée à l’être intelligent dans la parole proférée » (ibid., ad 3m).

« La parole engendrée dans l’esprit est représentative de tout ce qui est conçu en acte. Aussi y a-t-il en nous des paroles aussi diverses que les réalités que nous concevons » (ibid., Ia, q.34, a.3).

« L’opinion [selon laquelle la forme (species) intelligible est cela même qui est conçu] est manifestement fausse, pour deux raisons.

D’abord parce que c’est des choses que nous concevons (intelligimus) qu’il y a aussi des sciences. Si donc nous ne concevions que les formes qui sont dans l’âme, il s’ensuivrait que toutes les sciences porteraient non pas sur les choses extérieures à l’âme, mais seulement sur les formes intelligibles qui lui sont immanentes, tout comme, selon les Platoniciens, il n’y a de science que des idées qu’ils supposaient être intelligibles en acte (intellecta in actu).

Deuxièmement, parce qu’il s’ensuivrait l’erreur des Anciens qui disaient que tout ce qui apparaît est vrai, et que par suite les contradictoires sont vraies ensemble. Si en effet une faculté (potentia) ne connaît que sa propre affection (passionem), c’est seulement de cette dernière qu’elle juge. Or quelque chose apparaît dans la seule mesure où une faculté cognitive en est affectée. Le jugement de celle-ci portera donc toujours sur ce dont il juge, à savoir sa propre affection, conformément à ce qu’elle est. Ainsi tout jugement sera vrai. Par exemple, si le goût ne sent rien d’autre que sa propre affection, lorsque quelqu’un dont le goût est sain juge que le miel est doux, il jugera vrai ; et pareillement, si celui qui a le goût altéré (infectum) juge que le miel est amer, il jugera vrai : l’un et l’autre en effet juge selon la manière dont son goût est affecté. Il s’ensuit que toutes les opinions, et en général toutes les impressions (acceptio) seront également vraies.

C’est pourquoi il faut dire que la forme intelligible se rapporte à l’intellect comme ce par quoi celui-ci conçoit. (…)

La similitude de la chose conçue, qui est une forme (species) intelligible, est l’information (forma) selon laquelle l’intellect conçoit. Mais comme l’intellect réfléchit sur lui-même, il conçoit dans la même réflexion à la fois son acte d’intellection et la forme par laquelle il conçoit. Ainsi la forme qui permet de concevoir (species intellectiva) est à titre second chose conçue (id quod intelligitur). Mais ce qui est conçu en premier, c’est la chose dont la forme intelligible est une similitude » (Somme de théologie, Ia, q.85, a.2).

« L’opération de notre intellect a trait d’abord à ce qui est saisi à travers les images ; puis il fait retour vers la connaissance de son propre acte, et ultérieurement de la forme, des dispositions, de la puissance, et de l’essence de l’esprit » (La vérité, q.10, a.9).

« L’objet conçu (intellectum) est dans l’être intelligent par le moyen de sa similitude. C’est cela qui fait dire que l’intelligible en acte est l’intellect en acte (intellectum in actu est intellecus in actu), dans la mesure où la similitude de la chose conçue est ce qui informe l’intellect (similitudo rei intellectae est forma intellectus) » (Somme de théologie, Ia, q.85, a.2, ad 1m).

« Les paroles ne signifient pas les formes intelligibles elles-mêmes (ipsas species intelligibiles), mais ce que l’intellect produit pour lui-même (sibi format) en vue de juger des réalités extérieures » (ibid., ad 3m).

« Le deuxième argument [d’Averroès] est fautif en ce qu’il ne fait pas de distinction entre ce par quoi l’on conçoit (id quo intelligitur) et ce que l’on conçoit (id quod intelligitur). Car la forme (species) qui est reçue dans l’intellect potentiel n’y est pas comme ce qui est conçu. Comme en effet tous les arts et toutes les sciences portent sur des réalités conçues, il s’ensuivrait que toutes les sciences auraient pour objet des formes existant dans l’intellect potentiel, ce qui est évidemment faux. Car aucune science n’en étudie quoi que ce soit en dehors de la logique et de la métaphysique, et c’est pourtant par elles que sont connus tous les objets de science. La forme intelligible reçue dans l’intellect potentiel est donc, dans l’acte d’intellection, ce par quoi l’on conçoit, de même que la forme de la couleur dans l’œil n’est pas ce qui est vu, mais ce par quoi nous voyons. Ce que l’on conçoit, c’est bien en fait la notion même des choses qui existent en dehors de l’âme, de même aussi que l’on voit par une vision corporelle les choses qui existent en dehors de l’âme. C’est en effet pour connaître les choses telles qu’en leurs natures qu’ont été inventés les arts et les sciences. (…) Quant à l’affirmation selon laquelle la science est numériquement une chez le disciple et chez le maître, ce n’est que partiellement vrai. Elle est bien numériquement une quant à ce qui est su, mais pas quant aux formes intelligibles moyennant lesquelles c’est su, non plus qu’à l’habitus de science lui-même » (Somme contre les Gentils, II, 75).

« Il apparaît aussi que les formes intelligibles par lesquelles l’intellect potentiel est mis en acte d’intellection ne sont pas son objet. Car elles ne se rapportent pas à lui comme ce qui est conçu, mais comme ce par quoi il conçoit. De même en effet que la forme qui est dans la vue n’est pas ce qui est vu, mais ce par quoi le sens visuel voit, et que ce qui est vu, c’est la couleur inhérente au corps, pareillement, ce que l’intellect conçoit, c’est la quiddité inhérente aux choses, et non pas la forme intelligible, sinon dans la mesure où l’intellect réfléchit sur lui-même. Car il est clair que les sciences portent sur ce que l’intellect conçoit. Or, en dehors de la logique (scientia rationalis), les sciences portent sur les choses, et non pas sur les formes ou visées intellectuelles (speciebus vel intentionibus intelligibilibus). Il apparaît donc que l’objet de l’intellect n’est pas la forme intelligible, mais bien la quiddité de la chose conçue. (…) La forme intelligible n’est pas cela même qui est conçu, mais sa ressemblance dans l’âme. Pour autant, s’il y a plusieurs intellects qui détiennent la ressemblance d’une même et unique chose, il y aura en tous une conception de la même chose » (Commentaire au traité de l’âme, L.III, lect. 8).

« Il en est de la forme (species) comme du principe formel par lequel l’intellect conçoit. Et il en est du conçu (intellectum), c’est-à-dire de la chose conçue, comme de ce qui est constitué ou formé (constitutum vel formatum) par l’opération de l’intellect, qu’il s’agisse d’une quiddité simple, ou d’une proposition affirmative ou négative » (Les créatures spirituelles, a.9, ad 6m).

« Nous admettons que c’est la même chose qui est conçue par tous les hommes, et j’appelle conçu ce qui est l’objet de l’intellect. Or l’objet de l’intellect n’est pas la forme intelligible, mais la quiddité de la chose. Car les sciences intellectuelles ne portent pas toutes sur les formes intelligibles, mais bien sur les natures réelles, tout de même que l’objet de la vue est la couleur n’est pas la forme (species) de la couleur qui se trouve dans l’œil. En conséquence, bien qu’il y ait autant d’intellects que d’hommes, c’est néanmoins une seule chose qui est conçue par tous, tout comme c’est une unique réalité colorée qui est vue de tous ceux qui la regardent. (…) L’intellect qui conçoit son objet moyennant [les formes intelligibles] réfléchit sur lui-même en concevant son propre acte de concevoir, et la forme par laquelle il conçoit » (Résumé de théologie, ch. 85).

« On appelle parole intérieure, au sens propre, ce que l’être qui conçoit forme en concevant. Or l’intellect forme deux choses, relatives à ses deux opérations. Dans l’ordre de celle que l’on appelle intelligence des indivisibles, il forme une définition. Dans l’ordre de celle qui consiste à unir ou séparer (componit et dividit), il forme un énoncé ou quelque chose de ce genre. C’est donc ce qui est ainsi formé et explicité (formatum et expressum) par l’intellect, dans une définition ou un énoncé, qui est signifié par la parole extérieure. C’est pourquoi Aristote dit que la notion signifiée par le nom est la définition. C’est donc ce qui est ainsi explicité, c’est-à-dire formé dans l’âme, qui est appelé parole intérieure, laquelle, pour autant, n’est pas rapportée à l’intellect comme ce par quoi, mais comme ce en quoi il conçoit : car c’est dans cela même qu’il a explicité et formé qu’il voit la nature de la chose conçue » (Commentaire sur saint Jean, ch.1, v.1).